Extrait du journal"Le Moniteur de l'armée française"du 16 février 1848
Lorsque Boucicaut parut à la cour de Philippe de Valois, à peine savait-on d'où venait cet homme qui devait rendre à la France tant de glorieux services. Son nom même, ce nom si grand dans l'histoire, "La Maingre" signifiait dans le vieux langage gaulois "serviteur du travail".
Plus tard les Chavert, les Faber, les Vauban et les Gassion s'élevèrent par le talent, le courage et l'amour de la patrie, ils se firent grands et leurs noms sont inscrits à côté des Montmorency, des Jacques de la Marche, des Bertrand Duguesclin, des Olivier de Clisson, des Enguerrand de Conci, des Louis de Clermont, des Arthur de Richemont et du Comte de Dunois.
Pendant qu'à leur tour les Chevert, les Faber, les Vauban, empruntant au lointain passé historique sa magie et ses prestiges semblait grandir encore, une nouvelle génération est venue, qui, après avoir accompli son ouvre immense, disparaît déjà.
Nous sommes trop près de cette génération pour mesurer cette grandeur. Mais la postérité lui rendra une éclatante justice.
Un jour viendra où l'on ne représentera plus le glaive comme un instrument de destruction. Tous, législateurs, savants, prêtres et femmes comprendront que la loi, la science, le temple et la vertu ne sauraient vivre qu'à l'ombre protectrice de l'épée du soldat. La France, cette sainte patrie de l'intelligence, des arts, de la liberté, a été taillée pièce à pièce avec le fer des gens de guerre. Il a fallu une longue succession de siècles pour créer cette France et l'épée qu'a soutenue le capitaine Jamin à côté de Napoléon est la même que portait Mathieu de Montmorency à côté de Philippe Auguste.
Notre histoire de France est un grand livre dont toutes les pages se suivent enchaînées dans une logique plus qu' humaine. Ouvrez le livre et vous verrez successivement les provinces s'ajouter aux provinces. Autour de l'Ile-de-France se groupent le Maine, l'Orléanais, la Touraine,le Berry, la Picardie, la Normandie. Puis le cercle s'élargit, la Bretagne, le Poitou, la Marche, le Bourbonnais, la Franche-Comté, la Lorraine s'ajoutent à cette circonférence mobile.
Un jour le cercle va refouler les eaux de l'Atlantique sur les grèves de l'Angleterre, arrêter l'Espagne au pied des Pyrénées, l'Italie au pied des Alpes et l'Allemagne aux rives du Rhin.
Alors cette France dont le corps était devenu si robuste depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIV, cette France que les Turenne, les Condé avaient rendue l'arbitre du monde, cette France fut attaquée par l'Europe entière. En quelques mois l'oeuvre séculaire élevée si péniblement par l'épée des grands capitaines allait s'écrouler en engloutissant nos pères. Le rêve des Clisson, des Rohan, des Villars, parut plus brillant que jamais aux frontières de la patrie. Les fils de France comprirent que la mission était de sauver l'héritage des soldats de Ravenne, de Marignan, de Rocroi, de Seneffe, de Fontenoy.
Alors la terre trembla sous le pas de nos légions. Les Bayard, les Barbazan, les Condé, les Duguesclin, les Villars, les Chevert ressuscitèrent et se nommèrent Oudinot, Saint Hilaire, Masséna, Soult, Hoche, Jamin.
Ils étaient des milliers qui, sortis des entrailles du sol, s'élevèrent si haut et si vite par d'incroyables services que, nous, leurs enfants, nous sommes éblouis à l'aspect de leur vie.
Parmi eux était Jamin. Il vint au monde dans une maison couverte de chaume, quitta cette maison le fusil sur l'épaule, le sac sur le dos, au cri de la patrie en danger. Il se mit en marche sombre, pauvre et obscur, et sa marche dura plus de soixante ans.
Accablé de fatigues et de blessures, il n'a cessé cette marche qu'en fermant les yeux pour toujours. Lorsque ce corps mutilé a été rendu à la terre on voyait autour du char funèbre, la députation des grands corps de l'état, des maréchaux de France, des pairs, des députés, des magistrats, des généraux, des vieillards, des hommes jeunes, des enfants, des sergents et des soldats.
Sur le cercueil reposait une épée, des épaulettes trois fois étoilées et ses rubans de toutes les couleurs, insignes des honneurs et des services. La couronne de pair brillait sous le crêpe et l'écusson de la noblesse mariait ses vives couleurs aux noms de batailles de la Révolution, de l' Empire.
Le peuple recueilli s'inclinait au passage du convoi, toutes les pompes lui indiquaient un grand de ce monde. Il interrogeait et le soldat, l'arme au bras, répondait fièrement " C'était un brave soldat". Ah! qu'il est beau de finir ainsi pour qui a commencé dans l'obscurité d'un village, c'est la gloire dans toute sa vérité.
Qui saura jamais ce qui s'est passé entre le jour où commença le soldat Jean-Baptiste Jamin et le jour où finit le lieutenant-général, pair de France, vicomte Jamin, grand officier de la Légion d'honneur, dignitaire des ordres d'Espagne et de Belgique, cinq fois député. Des batailles, des blessures, des veilles, des douleurs, des travaux, des services sans nombre s'accumulaient dans cette longue vie. Cette vie était pleine, entière, complète. Jamin a largement payé sa dette à la patrie, sa dette à l'humanité.
Si la France a fait beaucoup pour lui, il avait fait beaucoup pour la France. Car, hâtons-nous de le dire, Jamin n'avait pas seulement combattu l'ennemi. Après avoir contribué à la grandeur du pays, il avait voulu contribuer à son bonheur.
A la tête des conseils de l'armée, on l'avait vu prendre une part active aux améliorations; à la chambre des députés, il avait été loyal législateur, dans les champs il s'était montré habile agriculteur et partout et toujours soldat, capitaine, colonel, général, citoyen, député. Jamin a été bon, simple, juste et humain.
Dans sa jeunesse, on le nommait au camp "le brave Jamin" et d'une voix unanime lorsqu'il fut devenu vieux, nous l'appelions le bon général Jamin.
Ceux qui le voyaient, il y a quelques jours encore, si affable, si cordial sous ses cheveux blancs, ne pouvaient soupçonner tout ce que cette âme généreuse et guerrière avait encore de feu sacré. Le bruit du tambour mettait des étincelles dans ses yeux et la vue d'un drapeau le faisait tressaillir.